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Série "Immanence" 2006

 

Peinture sur toile 

Techniques mixtes sur papier    

Ce qui frappe dès l’abord de cette série de Martine Mikaélian, c’est la déclinaison, à l’infini, d’une forme fondamentale : celle du noyau, de la sphère, de la cellule, simple ou plurielle.
Tantôt à peine esquissé, crayon ou pinceau égratignant à peine une surface pâle, tantôt griffé presque rappeuse, qui garde la trace du geste du mouvement irrépressible de la vie, tantôt lourdement travaillée dans une pâte épaisse, grumeleuse, où la couleur éclate tout à coup dans des rouges somptueux, des oranges lumineux, des traces furtives de turquoise : un joyeux chaos, mouvement brownien où tout glisse, se superpose parfois, sans raiment se heurter ni s’interpénétrer.

 

Car dans cette représentation inlassable du Tout, qui est à la fois en nous et hors de nous, chaque toile, à travers la forme fondamental, nucléaire, fait surgir la question de l’identité, de la reproduction, de l’un et du multiple.


Ces noyaux, ces sphères sont parfois isolées, à peine renfermées, presque en travail d’accouchement.
Beaucoup plus souvent, elles se répètent. Mais qu’elles soient jumelles, voire reliées, comme des sœurs siamoises, par un semblant de membre, alignées comme sur une porté musicale, prises dans des couloirs parallèles, où multiplié à l’infini, par scissiparité, dans des sortes de cases évoquant des plafonds à caissons, chaque boulle, chaque noyau garde son autonomie, son irréductible singularité. Chacun est un microcosme, dont on ne voit que la surface, où le noir, le gris, l’ocre dominent. Mais parfois la complexité mystérieuse se dévoile : l’ocre se change en un orange chaleureux, le gris devient bleuté, d’autres couleurs transparaissent dans un entrelacs vertigineux.


« Face à qui se dérobe » pour reprendre le titre d’un recueil poétique d’Henri Michaux, les horizontales est les verticales viennent apporter un contrepoint rassurant, un semblant d’ordre, recréant un cadre à l’intérieur du cadre : ce peuvent être des colonnes rouges entre lesquelles se meut un boule irrégulière, des bandes horizontales grises légères, ombres portées de barreaux divisant régulièrement l’arrière plan. Mais jamais ce cadre n’est contraignant, jamais il n’enferme, il n’est la que pour orienter la vision pour désigner l’essentiel.


Parfois même la forme nucléaire centrale, grossie et étirée en ovale, et porteuse d’autre noyau prêts à éclore, déborde la toile : véritablement infinie, elle flotte, souveraine, dans une harmonie très douce d’ocre et de gris bleutés. Et de part et d’autre, curieusement disjoints, des morceaux de ce que semble être, de par sa texture ligneuse, les baguettes d’un cadre, la montre sans l’étouffer. On trouve dans une unique toile, des diagonales rouges, qui touchent un des trois noyaux (le plus diaphane), alors que les deux autres qui l’entourent, non atteints, sont soulignés par un trait plus épais : accident de la création ? Fausse piste ? Image de la perte, de l’exclusion, de la solitude ? En tout cas, le noyau central, qui lançait déjà timidement une sorte de bras en direction de son voisin, est littéralement rayé de la toile.


Dans les dessins et peintures sur papier, d’une matière plus légère, la forme ronde règne encore, mais de façon moins exclusive : si l’on excepte une scène assez inquiétante où un corps d’homme, noir, compact, décapité, semble hésiter entre trois têtes qui dansent à ses pieds, la boule, crayonnée grossièrement, surgit parfois en haut des tiges comme les roses stylisées de Mackintosh dans ses intérieurs écossais ; d’autres fois, elle est submergée par d’autres signes, empreintes énigmatiques, écritures indéchiffrables, graffiti - qui s’essayaient déjà dans quelques toiles, furtivement, de côté -. Ici, ils envahissent l’espace, dans une tentative éperdue et brouillonne de trouver un sens au chaos. Singulière archéologie que ce déchiffrement, par le spectateur, de ces signes inconnus. A l’empreinte de la main qui éclatait en noir sur blanc dans une des toiles, répondent ici de curieuses empreintes, légers lavis, traces presque impalpables et émouvantes d’un passage, que l’art tente de fixer, d’un instant magique (où est enclose l’éternité), comme le haïku japonais fixant pour l’éternité l’empreinte éphémère que laissent, sur la terrasse, les pattes mouillées d’un oiseau qui sautille.


Cette série, nommée Immanence, est remarquable par sa cohérence : tout s’y ramène en paradoxe fondamental : nous sommes dans le monde et nous sommes le monde, nous tentons désespérément d’y trouver un ordre non–contraignant, d’y traquer la beauté à travers la forme, si éphémère soit elle.
 

 

Didier PERCEVAUX

 
 
 
 
   2017 Martine Mikaélian