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Série "Stridences" 2007

Techniques mixtes sur papier   

Il émane de la peinture de Martine Mikaelian une force singulière : elle lie ensemble les formes, les couleurs et les traits qui composent le fond continu d’un œuvre en construction et les variations qui lui donnent sa profondeur et ses harmoniques. Chaque toile est ainsi découverte des rapports complexes entre les émotions majeurs qui l’animent : joie, violence, tristesse, deuil, colère, et le travail de la forme qui les transmet.

Parler de paysage interne ne convient guère, car sa peinture s’ancre aussi dans le réel, et pourtant c’est bien d’une géographie et d’une histoire que sortent ses tableaux, leur espace et leur tonalité. Le renouvellement de son travail, en constante recherche du climat qui lui donne son identité, conserve la permanence d’un univers de formes et de métaphores servies par le trait, la couleur et la matière ; ils composent son style, la marque du regard qu’exprime son geste. Généreuse et diverse, son œuvre est soutenue par le mouvement d’une recherche dont il lui faut contenir le surgissement, l’impulsion peut-être, sans doute la passion.

Stridences assume bien ce qui dans ses récentes toiles crie et s’écrit par le mouvement, par le graphisme et par la couleur : une énergie, dont le trait vif, nerveux et rapide percute et cadre des rouges profonds, des jaunes lumineux, mais aussi les notes froides des verts, des gris et des bleus, et la permanence du noir.

Plusieurs tableaux travaillent à une sorte de sémantique et de grammaire dont l’efficacité est capable d’engendrer un ensemble puissant lorsqu’elle se concentre dans la suite de ce que l’on pourrait appeler mémoire d’Arménie. Chacun d’entre eux a sa force propre, son autonomie de forme et de motif, mais plusieurs éléments en assurent les correspondances et les résonances : la toile tout d’abord, dans sa matérialité de lin et de coton bistre beige gris. Sur cet arrière fond, un autre fond blanc en à-plats, fait des bandeaux, de croix, de colonnes, bourgeonnements, sortes de draps ou de linceuls, comme s’il fallait ce double-fond pour contenir l’intensité de la couleur et la vivacité du trait. Ces deux fonds, tout comme les recadrages insistants, sont des récepteurs de traces et d’empreintes, des écrans et des filtres de mémoire…

Le spectateur est déchiffreur : affecté par l’émotion, il trouve cependant la distance adéquate. Il est lui aussi saisi par le sens à faire au travers de la sensation, devant ces signes, ébauches primitives de lettres encore incertaines, ou de messages perdus, palimpseste d’une mémoire à reconstruire, esquisse d’un discours qui ne se livre que dans la recomposition du tableau.

Ce travail de la mémoire, sur la mémoire est le motif central de la suite arménienne. Les cônes sont sans doute autant des vases de mémoires, ou des clous d’alliance, et les pointes et les angles aigus des épines de souffrance. Les toiles se distinguent par les collages de fragments de textes, d’icônes, d’enluminures et de motifs architecturaux. Ces traces de monuments culturels sont enfouis ou recouverts d’autres traces, au risque de l’effacement, ou avec l’espérance d’une future germination.

Devant la force de cette création, on comprend combien il était nécessaire de faire ce travail de recherche sur les signes et les pictogrammes, de multiplier les fonds et les cadrages : il le fallait pour approcher la trace de ces déchirures et de ces cicatrices, les ombres de cavaliers noirs ou de pendus pantelants, la fumée des bûchers, les croix et les potences.


Stridences : c’est un mot du registre sonore, un son aigu, perçant. Il saisit, il réveille, il donne l’alerte. Ainsi, la peinture de Martine Mikaelian.

 
René Kaës
4 Novembre 2007
 
 
   2017 Martine Mikaélian